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Information sur l'auteur

Emeline Pasquier est une observatrice de l'entreprise à la double expérience, le conseil en organisation et stratégie, et le management en communication et développement durable. Elle est membre du bureau de l'association Innovation Citoyenne et Développement Durable (ICDD).

Quel monde pour demain ?

Malgré les avancées notables dans la prise de conscience des enjeux inhérents au développement durable (cf. le retour de l’universel), ils sont encore nombreux à rester dans le scepticisme.  Un scepticisme qui prend, tantôt le sens de défiance, tantôt une posture d’indifférence et de désintéressement. Un scepticisme qui, dans tous les cas malheureusement, conduit à de l’inaction et à un refus systématique d’investir du temps et, a fortiori de l’argent, dans ce qu’ils considèrent au mieux comme une douce folie.  Ceux –là, rassurons-nous, ne représentent probablement pas la majorité numérique dans nos territoires, où la quête de sens, le retour au réel et à ce qui nous rend collectivement responsables de nous-mêmes mais aussi de tout ce qui nous entoure, n’ont jamais été aussi présents. Mais est-ce vraiment suffisant ? Lorsque l’on sait que ceux-là, sans les nommer, sont largement majoritaires dans ce que j’appellerai les cénacles de l’influence et des finances (comités de direction, conseil d’administration), où les décisions qui sont prises sont celles qui dictent la conduite des entreprises, et en particulier des plus grandes d’entre elles, je crois que la réponse tombe d’elle-même. Non, il ya assurément encore beaucoup de chemin à faire.

Sans dresser de bilan, à quelques mois du vingtième anniversaire du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, je dirai que le développement durable, peu connu il y a à peine plus de deux décennies, a su occuper le terrain d’une certaine conscience collective. Il a également  déjà su s’imposer comme un arbitre pertinent dans des choix de société, je pense notamment à l’Agenda 21 déployé à l’échelle des collectivités territoriales, et qui influence véritablement les choix sociaux et environnementaux. Aujourd’hui, les villes se pensent et se construisent différemment, et à partir d’elles les territoires et les pays se modèlent et se modifient. Chacun qui s’interroge sait que nous sommes les acteurs d’un écosystème complexe qui, à l’échelle d’une ville, met en scène des femmes et des hommes, un habitat et des modes de vie, un fragment de nature et d’environnement, un marché économique, des infrastructures et des transports, une logique de territoire,…; en somme, un projet collectif, à la fois industriel et économique, humain et social, environnemental et de nature.

Aujourd’hui, en revanche, je n’ai pas le sentiment que les entreprises, à travers la fameuse Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) aient véritablement pris le pas du changement.  Si elles en parlent, c’est parce que le développement durable est un invité obligé, si elles communiquent si bien, c’est parce qu’elles manient, sans doute mieux que d’autres, l’art de la communication. Une bonne communication sait dire ce que l’on veut faire croire, faire briller ce qui n’a rien à dire, et mettre en scène ce qui n’a pas nécessairement de réalité. C’est le jeu de la fiction qui souvent peut faire croire à une réalité. Mais si l’on creuse vraiment, que reste- t –il derrière les rapports et les indicateurs ? Pour combien d’entreprises, le développement durable, est-il devenu un nouveau mode de vivre et de penser ? Combien parmi elles ont revisité leur écosystème ? Il est difficile de l’affirmer mais il n’est pas déraisonné de penser que le chiffre est assez faible.

Pourquoi ? Plusieurs éléments de réponse méritent d’être présentés. Tout d’abord, la méconnaissance des enjeux du développement durable demeure importante au sein des entreprises. Le développement durable est encore beaucoup trop souvent assimilé à son volet environnemental, comme s’il était finalement plus facile de se représenter les enjeux liés à la déforestation et à la fonte des glaces que les questions sociales. Le développement durable est ensuite mal interprété. Encore largement perçu comme la deuxième salve, après celle des années 90, de la qualité et des certifications ISO, le développement durable apparaît comme un inquisiteur dans l’entreprise chargé de vérifier que le travail est bien fait. Non seulement, c’est une erreur, mais elle est d’autant plus grave que le développement durable représente bien plus que des normes et des méthodes de management ; c’est une vision du monde. Il est certain que la manifestation concrète en fait une démarche qui s’accompagne d’actions et de suivi, mais le postulat de base est d’envisager le monde, ou au moins son propre écosystème d’affaires (selon la définition de James Moore, 1996), avec un regard durable. Ce n’est innocent que l’ISO 26 000 n’appelle pas de certification. Je regrette d’ailleurs pour ma part qu’elle porte ce nom là qui perpétue à mon sens la confusion, même si les propos de D. Gauthier de l’AFNOR sont à mon sens sans équivoque « la 26000 n’est pas un document amené à faire l’objet de certifications, c’est un document qui tiendra compte de la diversité des situations .(…) C’est un outil de progrès dans une logique de responsabilité sociétale et de progrès permanent et participatif, respectueux de l’environnement, respectueux des agents, et des hommes et des femmes à l’extérieur, tout en assurant la pérennité économique. Nous sommes dans une logique d’ouverture et d’évolution de culture ». Le développement durable est pour finir un concept que l’entreprise n’a pas su  appréhender. Elle en a fait un sujet, au mieux devenu une nouvelle opportunité commerciale, sinon un sujet à traiter à part et bien après les autres, juste avant que la sanction réglementaire l’impose.

Or, le développement durable n’est pas un sujet, ou alors c’est le sujet de toutes et tous. La préservation de l’environnement et la biodiversité, le respect des droits de l’homme, l’accès universel aux soins, le respect de la diversité, …, ne sont pas des sujets à traiter. Ce sont les conditions d’un monde durable. Si la seule réponse de l’entreprise à ces conditions demeure la question : « quel est le retour sur investissement ? », il est certain que demain risque d’être loin. Partant de là, très certainement motivée par une envie irrésistible que les choses changent et avancent, j’ai bien envie de proposer aux entreprises de s’engager ensemble pour tenter d’intégrer le développement durable au cœur de leurs systèmes et de prendre exemples, ou comme modèles, toutes ces initiatives locales qui au quotidien font fi des étiquettes et des métiers et qui acceptent de travailler côte à côte pour envisager l’avenir différemment. Je pense notamment aux initiatives des villes qui, à l’inverse des entreprises et confrontées aussi à des réalités économiques parfois préoccupantes, ont déjà largement engagé l’avenir différemment de ce qu’il était hier.

Concrètement, si les entreprises n’arrivent pas individuellement à faire entrer le développement dans leurs modes de faire et d’être, je leur propose de travailler ensemble, main dans la main, hors des sentiers de la concurrence et des marchés, sur un terrain ouvert à la découverte de leurs écosystèmes pour façonner l’entreprise durablement responsable. Et je citerai pour cela le proverbe africain suivant qui dit : « si tu veux aller vite, pars seul ; mais si tu veux aller loin, pars avec d’autres ». Sans cela, je crains que prochainement la question : « faire du développement durable, ça va me rapporter combien ? », se pose plutôt en ces termes : « si je ne modifie pas le comportement de mon entreprise, combien de temps d’existence lui restera- t -il ? ». Je crains également que le développement durable devienne rapidement le nouveau parti politique de celles et ceux qui veulent un autre monde plus responsable, et le nouveau syndicat de collaborateurs qui sont désormais prêts à quitter  l’entreprise, ou à ne pas la rejoindre, pour des questions d’éthique et de valeurs. Pour des questions de vision du monde.

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4 Commentaires le “Quel monde pour demain ?”

  1. Jean Pascal 9 octobre 2011 à 09:52 #

    Je pense effectivement que la piste de la coopération sur le terrain du développement durable en dehors des sentiers de la concurrence pourrait être une piste de progrès intéressant. Dans le domaine de l’innovation ou les enjeux concurrentiels sont pourtant très important on est arrivé au travers de dispositifs d’open innovation à faire coopérer des entreprises. Ces nouveaux écosystèmes, regroupant parfois des entreprises en concurrence directe, ont décuplé la puissance d’innovation au profit du plus grand nombre des membres de cet écosystème .
    Sur le terrain du développement durable on pourrait imaginer des dispositifs de même ordre permettant la mise en commun de moyens. Les enjeux autour desquels les entreprises pourraient se regrouper sont nombreux, car le champ du développement durable est très vaste. Ils pourraient par exemple avoir comme objectif de renforcer l’environnement économique, social et culturel du territoire dans lequel elles sont ancrées. Ensemble on est forcément plus fort. Le retour sur investissement, outre les gains d’image, pourrait se traduirait par un mieux vivre ensemble dans et en dehors de l’entreprise. Ford en augmentant le salaire de ses ouvriers avait leur avait permis d’accéder à un pouvoir d’achat suffisant pour acheter ses voitures, et c’est toute l’économie qui en a profité. En contribuant à l’amélioration du mieux être de ses salariés et des acteurs du territoire environnant une entreprise leur donnera peut être de nouvelles raisons de croire en elle et au sens de son action.

    • greenlandep 9 octobre 2011 à 19:39 #

      Merci de ce commentaire et de son contenu, gageons donc que les entreprises dévoilent leur ‘open développement durable’ afin de satisfaire aux nouvelles attentes de société et de ressortir grandies d’un exercice qui j’en suis convaincue également sera triplement profitable.

  2. zava 10 octobre 2011 à 13:32 #

    voilà une lecture – certes parfois caricaturale mais c’est de bonne guerre – qui nous touche forcèment à un moment ou à un autre…
    http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-1334-2

Rétroliens/Pings

  1. zegreenweb : blogs - 7 octobre 2011

    […] Ne nous laissons pas abattre par les avancées trop lentes en matière de DD, et continuons à agir à notre niveau! Denis Sabardine

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