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Information sur l'auteur

Emeline Pasquier est une observatrice de l'entreprise à la double expérience, le conseil en organisation et stratégie, et le management en communication et développement durable. Elle est membre du bureau de l'association Innovation Citoyenne et Développement Durable (ICDD).

Le temps de l’Europe

Dans notre monde, où l’instant peut se vivre dans un partage qui ne connaît pas les distances des frontières, tout semble laisser penser que le temps est le même partout, pour tous, et en tous temps. L’information, sur tout et sur rien, devenue ce flux qui dépasse la vitesse des marées, la force du vent, le déchaînement des éléments, a fait naître en nous une illusion, celle d’être animés par les mêmes moteurs de vie, quelle que soit la terre qui porte nos pas. Le sentiment inconscient qui nous anime, alimenté par les progrès fulgurants et inespérés des technologies de l’information, est que nous sommes toutes et tous interconnectés et donc irrémédiablement inscrits dans le même temps, le même mouvement qui fait le monde. Tout me porte à croire qu’il n’en est rien et, qu’au contraire, le temps que nous vivons est intimement lié à l’histoire que nous portons comme refuge de ce que nous sommes, et surtout, de ce que nous sommes capables de faire, à la fois, individuellement et collectivement. Tout me porte à croire, également, que les distances que nous avons rapprochées ont masqué plus avant des distances fondamentales qui sont celles de notre rapport au temps et de notre façon de l’appréhender. Tout me porte à croire, enfin, que nous ne sommes pas égaux face à notre perméabilité au temps, entendue comme capacité à penser et à construire l’avenir.

Le présent passéiste.

Dans quel temps vivons-nous, dans quel temps s’inscrivent les bases de notre avenir ? Quel est le temps de nos sociétés, de nos entreprises ? Et dans quel temps vivent tous ces autres autour de nous qui, indéniablement, ne disposent pas des mêmes ressorts et des mêmes envies ? Notre temps, nous disons l’offrir au présent, tout en ajoutant avec frénésie et empressement que nous nous efforçons de préparer l’avenir, de construire demain. Mais la duperie ne trompe guère que celles et ceux qui sont prêts à y croire, la réalité est que nous ne souhaitons pas plus préparer demain que nous ne souhaitons vieillir. La réalité est que nous n’avons aucune volonté de prendre à notre charge toutes ces nouvelles responsabilités de créer un monde plus durable et plus responsable, plus vivable et plus équitable. Et cela, parce que ces nouvelles responsabilités nous priveraient de profiter pleinement du confort obtenu après des siècles, entachés de guerres et d’efforts, dont nous n’avons finalement que la perception offerte par l’imaginaire, probablement romancé et largement édulcoré.

La volonté d’envisager demain suppose d’y trouver quelque satisfaction ; or, quelle satisfaction peuvent bien trouver celles et ceux qui ont déjà tout ? Nous ne souhaitons pas plus être à la place de  ceux qui étaient à la nôtre hier que tenir la main de ceux qui souhaiteraient être à la nôtre aujourd’hui et qui n’y sont pas encore. L’homme est ainsi fait, charité bien ordonnée commence par soi-même. Et pourtant que peuvent bien nous offrir nos sociétés désormais figées ? La vieillesse. Vieillir, voilà ce que nous offrent nos sociétés riches et bardées de succès économiques, légèrement poussiéreux mais encore vivaces et aux effets pas tout à fait dissipés. Vieillir avec cette pleine conscience que la société active, celle qui finit de plus en plus par se réduire à une peau de chagrin composée de celles et ceux qui peuvent encore lui apporter de la force vive, n’attend plus rien de nous.

Il y a quelques années encore, on évoquait avec un certain paternalisme les dragons et les tigres d’Asie du sud-est, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) nous regardent désormais les yeux dans les yeux avec cette différence notable, leur pupille est plus brillante et leur regard vise un horizon beaucoup plus loin que le nôtre. Longtemps émergents, ils se sont invités avec des arguments de poids à la table des plus grandes puissances mondiales – ils représentent actuellement 40% de la population mondiale (3 milliards d’habitants), totalisent un PIB de 11 221 milliards d’euros et devrait, selon le FMI assurer 61% de la croissance mondiale dès 2015. Dans leur temps à eux, l’avenir s’ouvre sur une hégémonie de l’économie mondiale ; « d’après la Banque mondiale, la chine pourrait devenir la première puissance économique de la planète en dépassant les Etats-Unis entre 2020 et 2030. D’après Goldman Sachs, l’Inde pourrait également dépasser les Etats-Unis entre 2040 et 2045 », source : Wikipédia. Ils vivent avec cette certitude fougueuse que demain sera forcément meilleur qu’aujourd’hui et, a fortiori, qu’hier ; ils commencent à entrevoir le monde comme nous l’avions rêvé il y a longtemps et à toucher du doigt un univers des possibles inimaginable il n’y a, ne serait-ce, que quelques décennies. Leur temps est résolument celui du futur, tandis que le nôtre est un présent passéiste, honteusement caché derrière des discours qui prônent l’avenir mais qui ne sont pas suivis d’actes. Et pour cause, l’avenir, pour celles et ceux qui vivent bien, ne représente qu’une fatalité admise et connue dont on ne souhaite pas plus la venue que la projection ; gardons nous donc de la préparer au risque de la faire se précipiter. Ne dit-on pas, « après moi, le déluge ».

Quand le futur rencontre le présent passéiste.

Et que dire de la rencontre de ces deux temps ? Quand le futur rencontre le passé, il le salue poliment mais il sait bien qu’ils n’ont rien à faire ensemble. Le constat est qu’aujourd’hui il y a sur notre planète une course perdue d’avance entre le temps du futur et le temps d’un présent passéiste, où l’un court à toute vitesse, tandis que l’autre ne sait même plus s’il doit se remettre à courir. Et même si certains croient encore le contraire, les ombres de la caverne sont convaincantes, ce ne sont pas les BRICS qui courent derrière l’Occident aujourd’hui, c’est l’Occident qui à bout de souffle peine à suivre le tracé fulgurant de nations gorgées d’ambitions qui brûlent les étapes et passent les sauts d’obstacles à une vitesse infiniment plus rapide que celle que nous avions naguère. Nombreux sont celles et ceux qui préfèrent masquer leur embarras en objectant que le nombre – Chine : 1,36 milliard d’habitants, Inde : 1,21 milliard d’habitants – y est pour beaucoup dans cette déferlante mondiale ; en réalité, il en va plus de ce que l’on appelle le capital structurel qui détermine la capacité d’une nation à atteindre un certain niveau de développement dans le temps. Selon Armatya Sen, l’Inde, notamment, dispose d’un capital structurel qui devrait lui permettre, d’ici à quelques décennies, de supplanter, non seulement la Chine, mais probablement toute autre nation.

Doit-on pour autant considérer que la messe est dite ? Certainement pas, car l’homme est animé de ressorts qui peuvent lui permettre de contrecarrer les théories économiques, les modèles les plus précis soient-ils, à la condition qu’il ait décidé de le faire. Tant que nous ne serons pas capables de dépasser la problématique posée par la gestion du temps de la paix, d’accepter le bonheur comme il est sans chercher à le rendre meilleur ; tant que nous ne serons pas capables de considérer que nous avons laissé sur le bas côté un gigantesque projet d’avenir appelé l’Europe, nous laisserons filer le temps du futur et finirons de nous enterrer un peu plus. Le cycle long que nous venons de passer nous a appris à préserver la paix, notre avenir repose sur notre capacité à utiliser ce bien devenu commun pour en faire un atout de construction durable. Nous avons toujours su penser nos économies de guerre, nous avons réussi à penser nos économies de reconstruction, nous avons un défi à relever qui consiste à penser nos économies de paix. Et ne rêvons pas, l’humanité ne s’exprime réellement que dans un projet commun partagé ; sans projet partagé, c’est l’intérêt individuel qui prime car il devient le seul réflexe primaire de survie. Et n’est-ce-pas ce que nous sommes en train de vivre ?

Retrouver une première fois.

Nous avons la paix, nous avons le repos de celles et ceux qui ne connaissent plus la souffrance ; et nous avons fait de ce repos un sommeil oublieux du reste, une retraite paisible pour un retrait annoncé de ce que nous sommes et pourrions être si seulement nous nous prenions l’envie de dessiner un nouvel avenir commun. Nous sommes libres, nous sommes nés libres et nous ne savons que faire de cette liberté. Comme si le fait de ne plus combattre et de ne plus lutter nous avait affaiblis. Nous regardons ces peuples autour de nous découvrir la liberté – Egypte, Tunisie… -, avoir ces premières fois qui marquent les nations – les chinois veulent la lune et l’auront d’ici peu… – et nous sommes comme orphelins de ne plus avoir ces premières fois. Notre temps semble s’être arrêté le jour où nous avons compris que nos combats n’avaient pas été vains, il y a bien plus d’une génération maintenant.

Et pourtant pour créer des premières fois, les projets et les défis ne manquent pas ; mais où sommes-nous donc pour ne pas y trouver matière à notre ambition, à notre projet commun et durablement responsable ? Je pense à la vie de demain qui attend moins de nous de penser l’utilitaire – l’automobile, le consommable… –  que le salutaire – les villes de demain – cf. projet King Abdullah Economie City (KAEC), les écosystèmes de paix durable. Nos économies et nos emplois battent de l’aile, notre capacité à nous unir et à faire front est plus qu’entamée, et notre résistance à ce qui se passe autour de nous est de moins en moins forte. Notre trésor de guerre, ce territoire de paix durable est en train de perdre de sa valeur à mesure que nos concurrents nous opposent leurs produits, leurs entreprises, mais surtout leur volonté de relever les défis du futur. Preuve en est la créativité des villes chinoises ou brésiliennes qui peuvent être citées en exemple dans leurs réflexions sur l’énergie et qui n’ont rien, quoi qu’on en dise, à rougir de ce que nous sommes nous mêmes capables de proposer aujourd’hui – où sont donc les villes durables en France ? Allez, même pas un petit exemple ?

Le choix qui s’offre à nous est finalement assez simple ; si nous ne cherchons pas, et vite, à récréer nos premières fois, nous deviendrons bientôt un gigantesque musée, habité par des conservateurs soigneux de leurs collections, dépoussiérant le passé jusqu’à y demeurer. L’Europe est là, a toujours été plus ou moins là, un peu moins aujourd’hui qu’hier, il ne faudrait pas grand-chose pour qu’elle redevienne ce grand projet commun porteur d’avenir pour plus de 500 millions d’habitants, leur économie et leurs entreprises. Le temps que nous vivons, qui nous appartient autant que nous lui appartenons, détient les clés de notre salut, il suffit juste de lui indiquer vers où regarder.

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