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Emeline Pasquier est une observatrice de l'entreprise à la double expérience, le conseil en organisation et stratégie, et le management en communication et développement durable. Elle est membre du bureau de l'association Innovation Citoyenne et Développement Durable (ICDD).

Le devoir de transmission ou le crime de lèse-entreprise

De leur premier emploi, ils gardent presque toujours un souvenir ému. Le temps a cette vertu d’effacer les épreuves pour ne garder en mémoire que le meilleur, la substantifique moelle de ce qui a existé et qui n’est plus depuis longtemps. La jeunesse et sa traine insouciante,  mais aussi l’inexpérience et tous ces plâtres que l’on essuie avec plus ou moins de succès. Parce que les années ont passé, et que les premières sensations, les premiers ressentis, les premiers tâtonnements, les premières hésitations, ont laissé la place à l’expérience et à la richesse d’un vécu que seuls le recul et la maturité nécessaire peuvent nourrir. Eux, ce sont celles et ceux qui ont sans doute plus d’années de travail derrière eux que devant eux, ce sont aussi les détenteurs d’une richesse inestimable.

Une richesse inestimable, car quoi de plus complexe que le cerveau humain pour décrypter les rouages de la vie, les méandres de l’entreprise, et appréhender avec philosophie et discernement ce qui nous est autant essentiel qu’il est indispensable à notre survie : le travail ? Le travail et son environnement, le travail et son plus fidèle réceptacle, l’entreprise. Une richesse inestimable et pourtant encore largement sous-estimée et sous-exploitée, faute d’être insuffisamment appréciée à sa juste valeur, et faute de ne pas être transmise aux autres.  Sans parler de crime de lèse-majesté, j’ai bien envie de parler de crime de lèse-entreprise quand je pense à toute cette intelligence qui se perd le jour où, l’un de ces dits « seniors », quitte l’entreprise emportant par là-même son trésor.

A l’heure où la question de l’employabilité des seniors est sur le devant de la scène pour de mesquines raisons financières, je ne peux manquer de m’interroger sur l’attitude incompréhensible de l’entreprise vis-à-vis de celles et ceux dont l’âge est perçu comme un handicap. D’où vient donc cette perception que l’âge devient problématique si tôt que l’on a passé la cinquantaine ? Depuis quand et pourquoi les années ont-elles perdu chez nous le sens qu’elles continuent d’avoir ailleurs, comme la maturité, la sagesse, le savoir ? « En Afrique, un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ? » a dit Amadou Hampâté Bâ. Combien de bibliothèques accepte- t – on de perdre aujourd’hui pour ne garder qu’une base documentaire gérée numériquement par d’autres ? Pourquoi celui qui a longtemps managé ne devient pas doyen (latin decanus, « chef d’un groupe de dix ») plutôt que senior (« plus âgé ») ? Comment se fait-il que notre mémoire se fasse si courte pour laisser partir, laisser de côté, celles et ceux qui pourraient former les réseaux de transmission des savoirs et des identités par le métier de nos entreprises ? Comme autant de réseaux de compagnons dont nous connaissons pourtant si bien la vertu et les valeurs (cf. le compagnonnage français a été inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2010 à l’Unesco).

Nombreuses sont les entreprises qui peinent aujourd’hui à donner du sens à leurs actions et à présenter une vision claire pour l’avenir. Je crois que cette difficulté n’est pas le fait du hasard. S’il est naturel et sain qu’une entreprise qui grandit et qui perdure s’entoure d’hommes et de femmes qui vont partager un temps l’aventure avant de laisser la place à d’autres, cela n’est profitable que si les premiers passent le relais aux seconds. Dans mon idée de l’entreprise, il y a de la transmission et du savoir que l’on se partage comme une richesse, un secret de fabrication bien gardé, qui confère au fameux actif stratégique sa toute puissance et son dynamisme. A ce propos, combien d’entreprises aujourd’hui ont perdu leur actif stratégique ? La question peut paraître étrange, en réalité il n’en est rien. Et la perte acceptée du savoir finit un jour ou l’autre par compromettre la survie d’une entreprise qui ne détient plus les clés de sa connaissance essentielle, celle qui révèle son avantage concurrentiel, la recette de son succès. Un peu comme si Coca Cola avait perdu la recette de son cola… Enfin, il y a aussi de la solidarité et du respect entre les différentes classes d’âge qui constituent une entreprise, avec la conviction forte que chacune d’elles a un rôle à jouer dans l’entreprise et auprès des autres classes.

Alors que de nombreux seniors vivent leurs dernières années de carrière dans de tristes antichambres, encore au sein de l’entreprise mais avec un pied déjà dehors, des milliers de jeunes s’apprêtent à intégrer l’entreprise avec l’envie d’apprendre, de se former, et de devenir plus grands. Il y a des hommes et des femmes qui ont à offrir la plus grande connaissance qu’une entreprise n’aura jamais par ailleurs, à d’autres hommes et d’autres femmes, plus jeunes, qui ne seront jamais aussi performants sans cette connaissance.  Il y a surtout, selon moi, des opportunités réelles, et généralement des occasions perdues, de redonner tout son sens à la fraternité qui unit ceux qui agissent ensemble pour la même cause.  Si l’entreprise a bien une utilité sociale, c’est de chercher à unir tous ceux qui la composent et de créer un pont entre les générations pour qu’elles s’autoalimentent, s’auto inspirent et s’auto dynamisent.  Sans ses seniors, sans leur rôle actif et valorisé dans la dynamique globale, l’entreprise perd peu à peu le sens de son histoire, la valeur de son actif, sa mémoire collective, en somme tout ce qui la constitue.

Une entreprise qui oublie qu’elle a des racines et une histoire, non seulement, condamne sa capacité à avancer et à créer de la richesse, mais elle s’interdit de vieillir. En d’autres termes, elle va à sa perte.

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un commentaire le “Le devoir de transmission ou le crime de lèse-entreprise”

  1. anonyme.libre@yahoo.fr 18 décembre 2011 à 18:13 #

    Très vrai!
    Si je te donne un retour sous un angle « Innovation », ce que je trouve intéressant c’est que de plus en plus dans le cadre de projets d’innovations majeurs, en particulier dans des secteurs où les rythmes de conception sont longs (Aéronautique, spatial) les entreprises mobilisent les retraités pour les faire revenir afin de retrouver leur savoir dans ce domaine. Le paradoxe est que certes ce savoir est précieux, mais que souvent ces seniors ayant développé « leur solution » par le passé ont gagné en certitude et perdu « l’audace » qu’ils avaient a cette époque où ils avaient été les précurseurs de nouveaux schémas de conception. Tout l’enjeu est de coupler ce savoir avec l’audace des nouvelles générations, face à des enjeux et un contexte qui ont évolués. Peut être aussi prendre plus de temps pour transmettre à ces seniors la « nouvelle donne » sur les limites atteintes par les systèmes existants, le contexte qui a évolué, etc…. Et dans tous les cas faire travailler ensemble seniors ET plus jeunes.
    Dans tous les cas les seniors ont un role à jouer dans l’Open Innovation, de par leur connaissance du monde des entreprises. Ce sont potentiellement des « intermédiateurs », sherpas »Un lien vers un blog qui peut t’intéresser sur l’Open Innovation : http://www.100open.com/2011/12/surmounting-barriers-to-open-innovation/

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