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Emeline Pasquier est une observatrice de l'entreprise à la double expérience, le conseil en organisation et stratégie, et le management en communication et développement durable. Elle est membre du bureau de l'association Innovation Citoyenne et Développement Durable (ICDD).

A la recherche de la passion perdue

« Rien ne s’est fait sans être soutenu par l’intérêt de ceux qui y ont collaboré ; et appelant l’intérêt une passion, en tant que l’individualité toute entière, en mettant à l’arrière-plan tous les autres intérêts et fins que l’on a et peut avoir, se projette en un objet avec toutes les fibres intérieures de son vouloir, concentre dans cette fin tous ses besoins et toutes ses forces, nous devons dire d’une façon générale, que rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion », Leçons sur la philosophie de l’histoire, Hegel. Il y a toujours quelque chose d’extraordinaire à s’inspirer de la pensée de celles et ceux qui n’auront jamais vécu et ne vivront jamais ce que nous vivons et qui, par leurs mots, leurs perceptions d’une réalité sans doute plus universelle que le simple ressenti individuel, vous apparaissent partager ce que vous ressentez au plus profond de votre être. Probablement parce qu’ils ont touché à l’essentiel et que cela a rendu leur pensée intemporelle (« l’essentiel, peut-être, est intemporel », Albert Jacquard).

D’aucuns pourraient penser qu’Hegel était en avance sur son temps – de presque deux siècles – et que c’est pour cette raison que sa pensée m’apparaît si contemporaine ; je crois en réalité qu’il avait parfaitement compris ce que représentait la capacité d’action d’une idée, comparée à la capacité d’agir de l’action et qu’il a réussi à transposer cette réflexion sur la capacité d’action de la raison par rapport à celle de la passion. Et son constat est sans appel. La réflexion et la raison peuvent déterminer de grandes choses mais elles sont dans l’incapacité de les réaliser ; elles manquent cruellement de l’énergie nécessaire que seule la passion détient. En effet, si la passion n’a sans doute pas la compétence de penser le monde, elle détient en revanche la fougue, la gnaque, les tripes nécessaires et indispensables pour réaliser les grands projets – « Ce n’est pas l’Idée qui s’expose au conflit, au combat et au danger ; elle se tient en arrière hors de toute attaque et de tout dommage et envoie au combat la passion pour s’y consumer », Hegel. De ces projets qui font gagner et stopper les guerres, inspirent des nations toutes entières, font la fierté de celles et ceux qui y prennent part.  De ces projets qui, qu’on le veuille ou non, font avancer le monde et répondent présents à ces ruptures qu’il convient de créer pour que les idées ensuite puissent se faire entendre.

L’actualité récente nous montre à mon sens un bel exemple, certes mêlé aussi de convictions profondes et de raisonnements aboutis, d’une passion pour la démocratie, celle d’Aung San Suu Kyi dont l’histoire reconnaîtra qu’elle aura fait de sa vie un combat majestueux. Un combat pour la démocratie de son pays, pour la souveraineté de tout le peuple birman ; un combat en forme de symbole international et qui invite autant au respect qu’à la réflexion. Une réflexion sur notre capacité réelle aujourd’hui en France, mais probablement dans tout notre vieux continent à être les acteurs du changement pour que nos pays, nos civilisations, s’engagent de nouveau dans la voie des combats pour la liberté. Nous regardons nos pays vieillir, s’engouffrer dans la crise économique et financière, et nos seules réactions apparaissent bien navrantes.

Tandis que nous bavardons sur la perte d’un triple A, qui n’engage que celles et ceux qui y croient et qui n’a de valeur que parce que l’on a souhaité considérer les agences de notation internationales comme des représentants légitimes de l’ordre international – au passage, n’est-ce-pas ce que l’on appelle un diktat ?, notre situation n’évolue pas. Tandis que nous bavassons sur les propos soi-disant tenus par nos probables candidats à l’élection présidentielle, le monde continue de se dessiner sans nous. Tandis que nous dissertons sur les modalités de la rigueur économique qu’il faudra mettre en place, en comparant ce qui n’est pas comparable ; les caractéristiques des pays et leurs situations économiques aussi manifestement différentes que les cultures et leurs corollaires ; nous ne regardons pas ce qui se passe autour de nous, au plus près de nous, et n’entendons pas l’appel au changement.

Quel est le constat ? Après avoir vécu les Trente Glorieuses, ces années encore animées du désir de créer une société de paix, de liberté et de progrès social, nous avons laissé passer les trente années suivantes sur un acquis dont les bases n’ont fait que fondre au fur et à mesure que de pionniers et de bâtisseurs, nous devenions de simples gestionnaires, des administrateurs sagement établis, plutôt que des entrepreneurs passionnés et fougueux. Et pendant ce temps là, pendant que nous nous efforçions de garder un équilibre dont nous n’avons pas pris la mesure des changements, le monde s’est transformé, la société des années 70 dont on gardait jalousement le modèle a radicalement changé de visage. L’ironie est que ce triple A dont nous déplorons le retrait, nous l’avons obtenu en 1974. A cette toute fin des Trente Glorieuses, à cette époque où nous n’imagions sans doute pas entrer dans les Trente Laborieuses, et leurs goulets d’étranglement : un chômage insistant, des déficits continuels, une Europe un peu en berne, un système de redistribution chaotique.

Doit-on d’ailleurs parler de déficit d’imagination ou d’un aveuglement qui empêche de voir ce qui s’est réellement passé ? Notre structure économique ne s’est pas modifiée, ses fondamentaux ont été profondément transformés, tandis que nos modèles économiques et de gestion, sont restés comme figés dans un temps qui n’était plus le leur. Il est loin le modèle des physiocrates qui voyaient dans l’agriculture et l’exploitation minière la source de toute richesse. Si la France, il n’y a pas si longtemps de cela, était encore rurale, nous travaillons à plus de 70% dans les services aujourd’hui, avec une cassure très nette de l’emploi industriel en 1974 ; à cette époque, si l’agriculture ne représentait plus que 10% des emplois, la part de l’industrie était encore de 40% contre 50% dans les services. Il est loin aussi le temps du baby-boom. Aujourd’hui, la réalité est que la fécondité est faible dans notre vieux continent, et comme la vie s’est sensiblement allongée, le vieillissement de la population est devenu la nouvelle donne de nos économies. A cette époque des Trente Glorieuses, les réflexions du Club de Rome sur l’évolution du monde étaient encore partagées en comité restreint ; aujourd’hui, la prise de conscience est large et chacun sait qu’il ne sera désormais plus possible de faire comme si l’on ne savait pas. En somme, si je devais résumer, je dirais qu’il est plus que temps de relancer un nouveau cycle long, de créer les tempêtes dévastatrices et salutaires, chères à l’entrepreneur dynamique de Joseph Alois Schumpeter et d’entrer dans une nouvelle ère.

L’heure n’est plus aux idées et aux réflexions sans fin, il s’agit d’impulser une vraie capacité d’action, de retrouver de la passion et du désir afin de passer ce nouveau cap et enclencher les Trente prochaines Glorieuses. Ceux qui pensent que le triple A est la quête absolue oublient qu’une agence de notation financière n’a d’autre approche que la finance, sans considération aucune pour ce que représente la réalité d’une société, dans ce qu’elle a de fondamentalement humain, de profondément culturel, d’irrémédiablement universel. Il est toujours possible de dire que la situation actuelle, malgré ses désagréments économiques, est finalement celle d’un pays riche qui connaît quelques difficultés tout au plus. Mais est-il vraiment si déraisonnable de souhaiter un pays plus dynamique, plus combattant, capable de recréer les conditions d’une croissance durable et profitable ? Un pays où il est moins question de réformer que de construire sur de nouvelles bases.

Après tout, de quoi avons-nous peur ?

« La peur n’est pas l’élément naturel de l’homme civilisé», extrait du discours « Freedom for Fear » d’Aung San Suu Kyi.

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