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Information sur l'auteur

Emeline Pasquier est une observatrice de l'entreprise à la double expérience, le conseil en organisation et stratégie, et le management en communication et développement durable. Elle est membre du bureau de l'association Innovation Citoyenne et Développement Durable (ICDD).

La responsabilité guidant les entreprises

Il est toujours intéressant d’aller chercher la définition de ces mots que l’on entend répéter un peu partout, parfois avec force et conviction, et que, par habitude, mode, ou abus de langage, l’on finit soi-même par prononcer, utiliser plus que de raison. La responsabilité est l’un de ces mots qui parcourent en ce moment les discours autant que les bavardages, comme si le simple fait d’en parler permettait de s’y soustraire. Un peu comme s’il fallait chasser le démon par incantation pour transgresser les lois de la réalité plutôt que de le prendre par les deux cornes et lui répondre convenablement.  Qu’est-ce-donc que cette responsabilité qui nous fait tant parler et qui nous fait si peur ?

La responsabilité comme condition de liberté

La responsabilité est une obligation générale de répondre des conséquences de ses actes. Si cela expose de fait l’individu ou l’organisation en responsabilité, cela induit instantanément l’appartenance à une société, à un écosystème. Car pour être en capacité de répondre de ses actes, il faut être dans la relation, dans l’appartenance à un contexte qui lie irrémédiablement aux autres. Ainsi, le pire ennemi de la responsabilité est sans doute l’individualisme. Cette tendance, mais aussi théorie morale, qui porte l’individu à considérer que ses droits sont supérieurs à ceux d’une société qui est pourtant la seule capable de lui conférer des droits, en contrepartie de devoirs dont la responsabilité fait partie. Si la responsabilité engage, elle crée aussi du lien, elle s’inscrit dans le partage et dans l’échange, elle donne ce que tout individu recherche de façon quasi universelle : une capacité d’action, en même temps qu’une place dans une société, comme une reconnaissance d’exister. Alors que la fuite est souvent préférée à la responsabilité, considérée comme une trop forte contrainte, un engagement que l’on croit privé de liberté, c’est au contraire des pans complets de liberté qui s’effritent et qui disparaissent quand la responsabilité n’est plus ou pas assumée.

Et n’allez pas croire que cet abandon de responsabilité est le lot de tous. Derrière toute responsabilité non assumée se cache un individu ou une organisation qui va s’emparer de ces territoires de libertés laissés en friche pour y bâtir de nouveaux droits, les siens. S’il y existe des cas légitimes et évidents de vie, je pense notamment à la toute fin de vie ou à la maladie, où il est probablement de l’ordre de la raison de laisser à d’autres le soin de prendre en charge ce qu’il est de notre responsabilité, il n’y a dans tous les autres cas aucune justification à laisser sa part de liberté à d’autres. Et pourtant, combien sont-ils à démissionner plutôt que de prendre leurs responsabilités ? Beaucoup trop, et à un tel point que c’est le réglementaire qui est apparu sur le devant de la scène et qui s’oblige à légiférer. Tant est si bien qu’aujourd’hui plus rien n’apparaît naturel, tout devient codifié. Les bonnes comme les mauvaises actions baignent dans ce même bain qui a vu la déresponsabilisation progressive des individus et des organisations comme l’entreprise.

La responsabilité individuelle est une notion collective

Et puisque l’on fait référence à l’entreprise, pourquoi n’assume – t –elle plus sa responsabilité ? Il est d’abord utile de s’interroger sur cette responsabilité dont on parle si souvent, comme si elle tenait lieu d’évidence et qui semble bien plus obscure quand il s’agit de la définir précisément. J’ai déjà fait mention de l’utilité sociale de l’entreprise (le renouveau de l’utilité sociale ou la RSE symbole d’une époque), mais l’utilité n’est pas la responsabilité, même si d’aucuns s’en contentent souvent. « Si je fais bien mon métier, sous-entendu si je produits ce que je dois produire, selon les normes et les règles en vigueur, et que le fruit de mon succès est partagé avec l’ensemble de mes parties prenantes, alors je suis une entreprise responsable ». Voilà en résumé ce que beaucoup d’entreprises considèrent comme de leur responsabilité. Si la définition est aussi vague qu’elle apparaît large, elle est aussi contestable si l’on veut bien lui opposer la réalité telle qu’elle se vit. Première remarque : doit-on considérer que le collaborateur est une matière première comme une autre ? Seconde remarque : la responsabilité de l’entreprise est-elle seulement de produire, ou plus largement de se développer ? Troisième remarque : où est la prise en compte des conséquences des actes ? Il m’apparaît que la main invisible d’Adam Smith est souvent le mécanisme avancé pour justifier l’action des entreprises ; elles font ce qu’elles souhaitent faire et au bout du compte, la société finira bien par avancer de ces intérêts individuels mis en commun et qui concourront à l’intérêt général. C’est tellement simple. Peut-être un peu trop surtout si l’on s’attache à redonner du sens à la responsabilité et à la réintégrer dans son contexte : le collectif, la société. Et surtout si l’on s’attache à considérer la responsabilité comme une dynamique qui implique deux ou plusieurs parties mais jamais une seule et unique.  Car les dérives sont connues.

Prenons le cas du marché du travail et de l’emploi et considérons un instant les difficultés qui peuvent y exister. Chômage, inégalité des chances, inadéquation parfois des compétences et des besoins. Bref, avec plus de 3 millions de chômeurs en France en 2011 et plus de 23 millions dans toute la zone euro (Source : statistiques d’Eurostat, novembre 2011), ce contexte du marché de l’emploi est devenu depuis plusieurs décennies maintenant à la fois un vrai problème de société et la constante promesse, malheureusement vaine, des politiques économiques d’y apporter des solutions. Ma question est donc simple, n’est-il pas inconcevable de considérer qu’il est aussi de la responsabilité des entreprises, et probablement aussi de leur utilité d’acteur de société, intégré et partie prenante d’un écosystème, de produire de l’emploi ? Je note, par exemple, avec un vif intérêt qu’en moyenne en 2010, 26,9% des personnes au chômage (22,5% pour les femmes et 31,3% pour les hommes) l’ont été suite à un licenciement (source : Insee, enquêtes Emploi du 1er au 4ème trimestre 2010). Par ailleurs, à combien peut-on évaluer les 9% en moyenne de démissions qui auraient dû légitimement s’appeler des départs forcés, des licenciements masqués ? Si le licenciement est tout aussi utile que nécessaire parfois, il ne m’apparaît pas illogique de demander aux entreprises d’envisager les licenciements dans un contexte plus large que leur seul périmètre d’action. Car, quand une entreprise licencie sans autre motif que l’amélioration de ratios financiers, a –t- elle seulement conscience qu’elle réintroduit dans le marché du travail et de l’emploi de nouveaux demandeurs d’emploi ? A – t – elle seulement conscience qu’elle abandonne à la société toute entière une partie de sa responsabilité ?

La responsabilité de l’entreprise, un enjeu de société

L’entreprise, pour se développer, a besoin de ce que la société toute entière met en œuvre afin de lui permettre d’accéder à ses ressources (infrastructures, transports, législation, formation, sécurité, etc.) ; de la même manière, la société a besoin de l’entreprise pour se développer et créer. Dans les deux cas, dans ce même système qui les relie, il y a des droits parce qu’il y a des devoirs, il y a des possibilités et des pans de liberté parce qu’il y a de l’exercice responsable en retour. Certaines entreprises, il y a quelques années (le prix d’opérer, exemple de Total en ex Birmanie) ou plus récemment (le pollueur payeur, exemple des catastrophes pétrolières en mer), ont fait les frais de cet effet boomerang qui finit toujours par rattraper celles qui oublient qu’elles n’ont pas que des droits.  

Ainsi, je crois utile une réflexion collective sur les enjeux de société pour recréer les contours de l’exercice de responsabilité de l’entreprise. Je crois cette réflexion d’autant plus nécessaire que la tendance porte une confusion de taille entre l’utilité sociale et la responsabilité qui sont deux notions différentes. L’utilité ne rend pas responsable, si elle justifie l’existence ou l’intérêt, elle n’autorise pas un exercice sans responsabilité. Et si la seule réponse apparaît dans le réglementaire, je ne vois plus ni l’utilité ni la responsabilité.

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un commentaire le “La responsabilité guidant les entreprises”

  1. Cadoetik 26 juillet 2012 à 09:20 #

    Paragraphe très juste sur le fait que beaucoup d’entreprise se sont déresponsabilisées, et n’assument pas leur « responsabilité » face à tout un tas de sujet, ce qui amène à une flopée de règlements et lois. A ce titre, la norme ISO 26000 reste toutefois assez ouverte à la prise d’initiative, mais les contraintes vont augmenter si les entreprises ne prennent pas ce sujet plus au sérieux.

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