À propos de l’article

Information sur l'auteur

Emeline Pasquier est une observatrice de l'entreprise à la double expérience, le conseil en organisation et stratégie, et le management en communication et développement durable. Elle est membre du bureau de l'association Innovation Citoyenne et Développement Durable (ICDD).

De la volonté de construire l’entreprise monde

L’entreprise, j’ai souvent eu l’occasion de le dire, est une représentation plutôt fidèle de la société à laquelle elle appartient – cf. Diversité, endogamie, quelle responsabilité sociale ?. Elle reproduit les mêmes codes et exprime largement les spécificités culturelles de celles et ceux qui la composent. Elle n’est finalement que structure organisationnelle, là où ses collaborateurs sont porteurs de modes de penser et d’agir, de systèmes de références, de croyances, de ressentis et d’attentes qui font d’eux ce qu’ils sont et qui font de l’entreprise le portrait d’une culture identifiable entre toutes. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y a des entreprises françaises et des entreprises américaines, des entreprises chinoises et des entreprises suédoises, des entreprises coréennes et des entreprises brésiliennes ; et aussi pour cela, si l’on veut bien y regarder de près, qu’il n’y a pas d’entreprise européenne.                  

L’entreprise est une culture

Chaque pays a une histoire mais surtout une philosophie de construction de la pensée et du raisonnement qui influence inévitablement la manière dont est organisé le travail et donc, plus largement, la manière dont est définie et se définit l’entreprise – cf. L’organisation, avant tout une histoire humaine . Ainsi, à titre d’exemple, quand on parle d’entreprise française ou d’entreprise coréenne, derrière l’adjectif qui accompagne et qui qualifie l’entreprise, il y a en réalité moins une appartenance à un territoire géographique que des modes de faire et de penser qui déterminent de façon discriminante les manières d’organiser et de vivre le travail. De quelle façon est réparti le travail, de quelle façon est-il coordonné, quel est le rôle de l’entreprise dans le système économique et sa place dans la société, comment est envisagé le travail dans la répartition des temps de vie, quelle est la place du travail dans le système de valeurs de la culture représentée ? Autant de questions dont les réponses dressent petit à petit le profil des entreprises les unes par rapport aux autres et permettent d’entrevoir leurs différences, et parfois aussi d’appréhender, pour tenter de dissiper, les éventuels malentendus – traduction de l’anglais « misunderstandings ». Ces malentendus, auxquels les entreprises se trouvent confrontées quand elles entrent en conversation les unes avec les autres, dans un grand marché mondial où les échanges sont monnaie courante et dans lequel l’organisation du travail tend à s’appréhender de plus en plus à une échelle internationale – on parle de Division Internationale du Travail (DIT), voire de Décomposition Internationale du Processus Productif (DIPP).

Partant de là, la réponse à la question de savoir s’il y a fondamentalement un type d’entreprise meilleur qu’un autre est évidemment non. L’entreprise, quelle que soit sa construction culturelle est toujours le système organisationnel du travail qui répond au système d’organisation de la pensée propre à sa culture et à ses racines historiques. Les français sont les héritiers de Descartes, leur esprit cartésien a créé l’entreprise française. Il en va de même de chaque autre type d’entreprise ; chacun est le fruit d’une organisation du travail en lien avec un système de références empreint d’histoire, de valeurs, de spécificités culturelles qui sont les moteurs d’un mode de penser et d’agir et sans doute aussi d’une conception du monde. L’entreprise porte toujours en elle un héritage qui la dépasse, une intime proximité historique qui conditionne son fonctionnement comme sa façon de produire le monde, sa façon de penser le futur.

Une porosité aux cultures qui la rend particulièrement sensible aux évolutions du monde et qui ont toujours un impact fort sur ce qui n’est pas universel, sur ce qui s’adapte en permanence au mouvement des générations qui se suivent et se succèdent, mais également sur ce qui reste quand on a tout oublié – « la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié », Edouard Herriot dans Notes et Maximes.  L’entreprise est ainsi, qu’on le veuille ou non, un acteur social confronté aux mêmes défis, aux mêmes incertitudes et aux mêmes peurs que la société qu’elle incarne. Son héritage porte, à la fois, les forces et les faiblesses d’une mémoire collective construite autour de croyances, de connaissances, de rites et de comportements ; un actif totalement immatériel qui détermine sa capacité d’action, sa zone d’influence et sa manière d’être dans une société monde. Un héritage riche qui se partage et qui intègre parfaitement celles et ceux qui n’ont connu que cela puisqu’ils en sont issus. Un héritage, plus ambigu parfois, pour celles et ceux qui sont amenés à l’explorer pour y être exposés et qui peut être rejeté, à défaut d’être compris dans sa complexité humaine, suffisamment analysé sous un angle quasi anthropologique. Car l’entreprise cristallise une réalité complexe et fondamentale.

Une réalité complexe et fondamentale qui se trouve aujourd’hui exposée dans un champ bien plus large que le champ de la réflexion qu’elle porte, bien plus complexe que celle qui la compose car elle comprend une mixité de cultures là où elle n’en a toujours représenté qu’une seule et unique. Dans notre monde ouvert et quasi intégralement découvert, l’entreprise est face à un défi d’une ampleur largement sous-estimée et resté longtemps de côté, celui de créer l’entreprise monde. Pourquoi ? Parce que le monde est entré dans chacune de nos sociétés comme jamais il était pensable de l’imaginer, parce que le monde est devenu le champ de nos investigations, comme le champ de notre pensée. Ce changement a pris du temps, il a eu besoin d’effacer les plaies guerrières pour que nos enfants apprennent dès leur plus jeune âge l’étendue de leur terrain de jeu. Mais désormais il est d’une proximité redoutable. Il n’y a plus de marché domestique que pour offrir de la proximité aux populations, dont les besoins convergent, dont les envies prennent forme désormais dans des références construites pour toute une humanité. Qui n’a pas retrouvé son Coca-Cola en pleine brousse camerounaise, dans les villes des plaines du Costa Rica, dans un Sunset à Ibiza ou en terrasse d’un café parisien ?

Le monde est entré dans l’entreprise

L’entreprise, tout comme l’homme de la rue, n’a pas besoin de passer de temps hors de ses frontières nationales pour être dans le monde, ce n’est pas elle qui s’est imposée au monde, c’est le monde qui y est entré, lentement, insidieusement parfois, mais de façon irréversible. L’erreur aujourd’hui est de croire qu’il est possible de produire pour un marché fini aux contours bien dessinés, comme si la société était encore unique. Aujourd’hui, plus rien n’est national. Les biens et services, les marchés, celles et ceux qui représentent la force de travail sont le monde. L’entreprise a beau s’être construite sur des fondements culturels ancestraux, ils sont chaque jour remis en cause par celles et ceux qui lui donnent vie et qui apportent leur propre part d’humanité, leurs spécificités culturelles. Il ne s’agit désormais plus de savoir composer pour entrer en conversation, il s’agit d’intégrer des modes de faire et de penser nouveaux. Tout cela constitue pour l’entreprise une donne certes bien plus complexe mais particulièrement stimulante : devenir une entreprise monde.

Qu’est- ce- qu’une entreprise monde ? Une entreprise capable de rassembler sous une même organisation universelle, n’importe quel citoyen du monde. Et cette question porte, à mon sens, le corollaire suivant : est-il seulement possible de la créer ? Et, entendons-nous bien, il ne s’agit pas de savoir si nous avons les uns et les autres la capacité de travailler ensemble. Cela fait bien longtemps que nous le faisons et que nous avons construit, ce que j’appellerai, des systèmes de correspondance qui nous permettent, dans la plupart des cas, d’établir un dialogue et une relation sur le long terme entre nos différentes entreprises. A ce sujet, il est d’ailleurs intéressant d’analyser ces systèmes de correspondance qui, bien souvent, sans aller au-delà des préjugés, voire même en les renforçant, constituent des sortes de « hors du temps » qui s’organisent à l’aide de bon sens, de respect et d’humilité afin de permettre à l’autre de rester dans le jeu en évitant soi-même de ne pas s’en exclure. Le tout, dans un imbroglio linguistique qui n’est d’ailleurs en rien un élément facilitant, la langue étant la face visible de l’iceberg de la pensée et de son système de référence.

Est-il seulement possible de créer l’entreprise monde ? Jean Jaurès a prononcé cette phrase restée célèbre « un peu d’internationalisme tue la patrie, beaucoup d’internationalisme la renforce ». Mais est-ce seulement possible d’envisager une unité internationale suffisamment puissante pour développer une culture universelle – Karl Max à son époque disait déjà « je suis un citoyen du monde »? La meilleure volonté du monde ne se trouve t- elle pas face à un obstacle infranchissable ? De nombreuses entreprises se targuent d’être des entreprises internationales, parce qu’elles ont des sites de production, des fournisseurs, des représentants, localisés un peu partout dans le monde. Certes, l’approche est intéressante mais elle est très restrictive dans le contexte actuel où rares sont les entreprises qui finalement peuvent prétendre à n’avoir aucun lien avec le monde. Le vrai défi réside dans cette approche mondiale de l’entreprise qui reposerait sur le partage d’une culture quasiment apatride. Une entreprise qui se contente de s’implanter un peu partout dans le monde est une entreprise colonialiste mais pas une entreprise monde.

Une entreprise monde a une gouvernance mondiale, parle plusieurs langues et dispose de cette capacité rare de faire dialoguer les cultures les unes avec les autres sans en privilégier une par rapport à une autre. Une entreprise monde n’impose pas sa manière de penser aux autres, elle s’adapte à tous ses marchés qu’elle considère de la même manière, elle travaille toujours dans le respect des cultures et des peuples qui lui apportent chacun à leur manière un regard sans cesse renouvelé sur le monde. Il y avait cette phrase « penser globalement, agir localement », je proposerai bien plutôt « oublier ce que l’on sait pour vivre le monde ». D’aucuns me diront que je parle d’une utopie mais qu’a-t-on voulu créer avec nos organisations mondiales (OMC, OIT, ONU, …) et, plus récemment, qu’a-t-on voulu apporter et mettre en partage en créant l’ISO 26 000 ?

Alors, je pose la question simplement, l’entreprise monde : un défi ou une utopie ?

Tags:, , , , , , ,

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :