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Emeline Pasquier est une observatrice de l'entreprise à la double expérience, le conseil en organisation et stratégie, et le management en communication et développement durable. Elle est membre du bureau de l'association Innovation Citoyenne et Développement Durable (ICDD).

La génération C lance la guerre des boutons

Ils ont en commun d’appartenir à une même génération. Une génération que l’on appelle souvent la génération Y – digital native ou net generation chez nos voisins américains, sans trop d’ailleurs savoir pourquoi ; sauf à dire, qu’en la nommant ainsi, nous cristallisons en quelque sorte ce qui semble la qualifier, la rendre différente de celle à laquelle nous appartenons nous-mêmes. Ces femmes et ces hommes là, sont à peu près du même âge et vivent dans un temps qui n’est pas le nôtre, tout du moins, c’est ce que nous signifions lorsque nous les regroupons sous une même étiquette, celle d’une génération.

La génération Y regroupe, d’après ce qu’il est communément admis, les femmes et les hommes nés entre 1980 et 2000. Une approximation, à mon sens, d’une réalité que l’on souhaite traduire comme n’étant résolument pas la même que celles qui l’ont précédée et probablement pas non plus comme celles qui lui succèderont. Et cela, par le simple fait que dans l’ère dans laquelle nous vivons, où le culte de l’instant, du court terme et de la rapidité des changements est ce qui semble prédominer, 20 ans est un cycle particulièrement long ; et sans doute bien trop long pour regrouper sous un même flambeau celles et ceux qui y sont nés. Ainsi, il ne m’apparaît pas déraisonné d’aller plus loin dans la démarche de segmentation et de regroupement des époques en considérant que celles et ceux que l’on dit issus de la « génération Y » partagent sans doute beaucoup mais peut-être pas tout, et peut-être même pas l’essentiel. La génération Y, j’en suis de plus en plus persuadée ne fait pas qu’un.

La génération Y ne fait pas qu’un.

Il m’apparaît en effet pertinent de faire un distinguo au sein de la génération Y, entre trois catégories d’individus : celles et ceux qui ne sont pas en âge de travailler, celles et ceux qui entrent tout juste dans le monde professionnel, et les autres qui sont déjà de jeunes expérimentés. Une subtile segmentation de la génération Y qui n’est pas sans rappeler l’analyse du Centre Francophone d’Informatisation des Organisations (CEFRIO), qui a lui-même distingué la « génération C » de la génération Y, en ne tenant compte que des femmes et des hommes nés entre 1984 et 1996. Une segmentation particulièrement intéressante car, d’une part, elle met en lumière une génération sur une plus courte période et donc apparaît plus adaptée à notre réalité, d’autre part, elle extrait de la génération Y, la catégorie qui représente les jeunes tout juste entrés ou en phase d’entrer dans le monde professionnel, et par voie de conséquence, dans le monde de l’entreprise.

La génération C, si l’on veut donc bien la nommer ainsi, est à la porte de l’entreprise quand elle n’y a pas déjà fait ses premiers pas. Et si elle a pu apparaître à certains comme suivant les traces de ses prédécesseurs – de la dite « génération Y », elle en est en réalité très différente. La différence n’est pas un mal, bien au contraire, mais elle pose questions, elle brouille les cartes et, dans le cas présent, interroge l’entreprise sur sa capacité à se développer comme un alter ego de l’entreprise d’hier capable de rassembler au sein de ses collaborateurs plusieurs générations aux aspirations différentes, mais aussi et surtout aux modes de penser et d’agir très hétérogènes, voire inassimilables. Car, qu’on ne s’y trompe pas, la génération C vit, depuis sa naissance, dans un temps qui a changé les manières de voir la vie, de voir le monde et donc de se voir soi-même. Elle a grandi avec les technologies de l’information et l’Internet qui sont devenus ses outils privilégiés, en même temps que ses habitudes, pour communiquer, collaborer et créer. La génération C vit différemment, elle agit donc différemment et notamment au sein de l’entreprise qui se doit de composer avec cette nouvelle donne.

La nouvelle donne de la génération C.

Cette nouvelle donne met, selon moi, en exergue trois grandes tendances : la disparition d’une certaine forme de langage, la transformation des rapports dans l’entreprise, et une drôle de conception de la valeur du temps. De ces tendances qui ne font pas qu’effleurer l’entreprise et son mode de fonctionnement mais qui apparaissent comme de grands coups de pied dans la fourmilière des esprits et des mentalités, des us et des coutumes et qui nous interrogent tous un peu sur notre façon de les appréhender, de les comprendre et au final, soit de les accepter, car elles ne sont pas une option, elles sont la nouvelle donne, soit de les tempérer quand elles ne vont pas dans le bon sens – et c’est là tout l’objet de mon propos. Une nouvelle donne qui, parce qu’elle bouscule l’entreprise, la force à un changement impulsé par une jeune génération qui n’a pas encore fait ses preuves mais porte en elle la connaissance fine d’un monde qui s’est construit avec elle, autour d’elle et en même temps qu’elle, symbolise pour moi une version moderne de la guerre des boutons.

La disparition d’une certaine forme de langage.

Le langage, dans toute sa complexité et dans toutes ses subtilités, n’est plus au centre de cette nouvelle génération. C’est un fait, les mots que l’on se livrait dans le partage d’un lieu physique, que l’on se susurrait à l’oreille, dont on appréciait la poésie et le chant, ont perdu leur attrait d’antan, ils font désormais l’objet d’un autre mode d’échange, matérialisé. Finis les palabres, les discours fleuves, les dissertations ne sont plus à la mode ; les mots ne dansent plus, ils circulent, ils sont devenus physiques, des flux de données qui passent de téléphones en messageries instantanées, de messageries instantanées en textos. Des textos dans lesquels les phrases sont réduites à leur simple expression quand les mots ne sont pas eux-mêmes tronqués, au point d’être mal orthographiés. Et à force d’oublier le soin nécessaire à apporter aux mots, c’est la capacité d’écriture qui devient de plus en plus rare, de moins en moins maîtrisée, en même temps que la capacité oratoire perd de sa puissance. Combien sont-ils désormais dans l’entreprise à pouvoir écrire au-delà d’un courriel, et ce, sans fautes orthographiques avec une maîtrise, même minimale, des règles de grammaire ? Combien sont ceux qui utilisent plus de 1000 mots dans leur quotidien ? Combien sont-ils au final à buter sur le langage ?

Une nouvelle donne pour moi qui résonne autant comme une tendance que comme un signal d’alarme, tant pour les entreprises que pour la société. Comment construire une entreprise, et plus loin une société, sans la maîtrise des fondamentaux comme lire, écrire, compter, parler ; sans la pleine maîtrise et le plein exercice du langage ? La connaissance ne peut résolument s’abstraire de la diversité du langage, de la maîtrise de l’exercice oratoire, des échanges de mots poussés par le simple son d’une voix, tout simplement car le travail mental n’est pas le même. Il ne suffit pas d’avoir recours, une fois de temps en temps, à des sessions de brainstorming, à de la créativité, pour laisser aux idées le temps de danser sur les sons, de poser les mots, le ton juste ; à la pensée de se construire. Les technologies de l’information font désormais partie de notre quotidien, ont largement aussi embrassé celui de l’entreprise, cela est sans conteste mais il est nécessaire que cela ne devienne pas la norme en terme de communication humaine, que cela n’impute pas notre langage de ce qui le rend si essentiel.  « C’est dans les mots que nous pensons » a dit Hegel, j’ajouterai que le plus précieux actif stratégique de n’importe quelle entreprise, organisation, société, est et demeure la capacité à penser. Il est donc primordial que cette capacité soit durablement favorisée.

La transformation des rapports dans l’entreprise.

Les rôles et les places de chacun sont des notions confuses pour cette nouvelle génération. Ainsi, son entrée dans l’entreprise est, dans les faits, plutôt remarquée. Avec sa méconnaissance des usages, même des plus évidents, son interprétation très libre de la notion de hiérarchie, sa grande confusion des rôles de chacun, sa frontière très poreuse, pour ne pas dire inexistante, entre la vie professionnelle et la vie privée, la génération C débarque dans l’entreprise comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Elle a grandi dans un monde interconnecté, ouvert sur tout où tout semble sur le même plan, où la hiérarchie et le respect se gagnent plus sur le terrain de la communication – Youtube, Facebook, Twitter – ou sur celui des jeux en réseaux – points d’immunité – que sur celui de l’expérience, de la sagesse et de l’ancienneté dans l’entreprise. Ainsi, si les rapports de la génération C avec le monde professionnel appellent de prime abord à de la convivialité, ils tombent rapidement dans un mode qui oublie que la hiérarchie existe dans l’entreprise et répond à des règles bien précises.

Concernant cette tendance, l’entreprise impose généralement rapidement son système, une fois les malentendus dissipés, les règles bien reprécisées. Il n’y a donc pas à mon sens de difficulté particulière à mettre en avant, sauf un point de vigilance pour l’entreprise qui doit bien favoriser l’intégration de sa génération C en ne faisant pas l’économie d’une présentation exhaustive de son fonctionnement, ses règles et ses droits et devoirs. Par ailleurs, un champs de réflexion demeure aujourd’hui encore largement ouvert et commande d’être pensé concernant l’intimité partagée aujourd’hui entre la vie professionnelle et la vie personnelle rendue interconnectée avec les technologies de l’information. Combien de collaborateurs travaillent désormais sur leur poste de travail tout en étant connectés sur Facebook ? Combien de collaborateurs s’interfacent avec l’extérieur, voire commentent en direct quelques bons mots échangés, via leur messagerie instantanée ou via Twitter, alors qu’ils sont en réunion au sein de leur entreprise ? La génération C a cette capacité de quasi ubiquité qu’elle sait manier presque instinctivement, là où ses aînés découvrent à peine, les yeux ébahis, l’immense champ des possibles créé par les nouvelles technologies. Cette nouvelle guerre des boutons a quelque chose de technologique qui voit les premiers, les plus âgés, mis à nu devant une horde de jeunes interconnectés et parfaitement organisés dans un système qui leur appartient et qui a la vitesse de leur jeunesse.

Une drôle de conception de la valeur du temps.

L’accessibilité offerte par l’Internet, le sentiment de la gratuité pour tout, pour tous et partout, l’illimité, ont donné à cette génération une drôle de conception de la valeur du travail basée sur une double illusion du temps et de la maîtrise des choses. Habituée à pouvoir disposer de tout dans l’instant, la génération C n’aime pas les temps longs qu’elle considère comme un frein absolu. L’immédiateté a sa préférence, peu importe sa futilité, son côté artificiel et son manque de fond. Si cette tendance apparaissait déjà il y a quelques années, elle semble avoir atteint son paroxysme avec la génération C dont l’impatience rime souvent avec déraison. Avec déraison, le jugement peut être dur, mais il le sera toujours moins que la crise que devront surmonter les entreprises qui n’auront pas stoppé l’hémorragie du temps. Car la réflexion, la raison et la sérénité se posent dans un temps long, un temps qui n’admet pas la pollution de l’instant futile, un temps qui réfute ce qui n’est pas posé et réfléchi.

Il faut des poils à gratter, comme des éclairs de l’instant. Il en faut pour libérer l’entreprise de certains de ses carcans, mais il n’en faut pas plus que de temps longs ouverts sur la réflexion. La vitesse n’a jamais été de se précipiter, « les gens qui jamais n’ont le temps sont ceux qui le moins accomplissent », Georg Christoph Lichtenberg dans Le miroir de l’âme.

La guerre des boutons est lancée, gageons que l’entreprise livre le combat d’un nouveau défi, pour sûr passionnant, mais qui la rendra inévitablement différente, et plus jamais, de celle qu’elle était.

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