À propos de l’article

Information sur l'auteur

Emeline Pasquier est une observatrice de l'entreprise à la double expérience, le conseil en organisation et stratégie, et le management en communication et développement durable. Elle est membre du bureau de l'association Innovation Citoyenne et Développement Durable (ICDD).

L’économie de la réalité

Il n’y a matière à économie que parce qu’il y a des femmes et des hommes installés ensemble sur une terre, un territoire aux contours définis et finis – « le temps du monde fini commence », Paul Valéry dans l’avant-propos de ses Regards sur le monde actuel. Et que sur cette terre, où des siècles d’évolution ont vu naître des besoins, en même temps que des envies, est né l’échange avant de créer les notions d’offre et de demande. Pourquoi ce propos, me direz-vous, parce que l’économie est fondamentalement humaine, intimement et irréversiblement liée à l’humain et ne peut, ni ne doit, s’y soustraire. Là où les sciences dites dures (les mathématiques, la physique, etc.) répondent à leurs propres règles, leurs propres lois, indépendamment des hommes et des comportements qui les régissent, l’économie, science molle, n’est rien sans les hommes. L’économie est au contraire un service des hommes pour les hommes ; elle vient d’ailleurs du grec ancien « oikonomía »  qui signifie « administration du foyer ». Elle est cette activité humaine qui produit, distribue, échange et permet la consommation de biens et de services. Que s’est-il donc passé pour qu’aujourd’hui elle apparaisse si peu comme l’illustration de ce qui lui a donné naissance et si fortement comme une exploitation des hommes par les hommes ?

Force est de croire que la spéculation n’est pas que boursière et le lot des seuls marchés financiers. En effet, la crise économique s’est rapidement trouvé un coupable tout désigné, avec les mouvements financiers qui animent la spéculation boursière et attisent la méfiance, voire l’aversion profonde de toutes celles et tous ceux qui refusent de considérer le marché de l’argent comme un marché comme un autre, à tort ou à raison, je ne m’étendrai pas sur le sujet. Mais la crise a probablement d’autres racines plus profondes dont on perçoit chaque jour les effets au sein de nos sociétés, et de nos entreprises, que je considère comme de fidèles réceptacles endogames (cf. sociétés endogames) de nos sociétés. Ainsi, je trouve un peu réducteur de considérer que la financiarisation des marchés est le seul mal dont souffrirait l’économie et trouve intéressant de s’interroger un instant sur les autres symptômes qui lui ont fait perdre de vue ce pourquoi elle était faite. J’ai envie de parler de spéculation de la consommation, de la qualité et de l’homme, en dénonçant la perte progressive de liberté de l’homme dans une société (« societas ») qui a oublié qu’elle était d’abord et avant tout une réunion d’hommes et de femmes.

La spéculation de la consommation

Que dire du marketing ? Que dire de cette discipline, apparue au XIXème siècle et qui a connu son grand développement au XXème siècle, dont la vocation première est de créer, par l’anticipation, les marchés de demain ? N’est-elle pas déjà, sous couvert d’être la condition de la survie sur le long terme de l’entreprise, le début d’une spéculation ? D’aucuns vous diront que le marketing est une démarche qui vise à appréhender le marché et son environnement pour mieux s’y adapter. Mais de quelle adaptation parle-t-on ? Qui est au centre de ce marché et de son environnement ? L’individu en tant qu’être humain ? Non, certainement pas, sauf si l’on réduit l’homme à un consommateur. Et si l’on considère que l’évolution des sociétés passe nécessairement par une croissance des besoins. Certes, l’homme, en état de nature, consomme et exprime des besoins, mais la question que l’on est en droit de se poser aujourd’hui est, me semble – t – il, quelle est la part de ces besoins dans le marché des besoins tel qu’il se présente aujourd’hui et tel que le marketing l’anticipe pour demain ?

Depuis quelques temps déjà, ils sont nombreux – The Limits to Growth, 1972, Le Club de Rome – à dénoncer les abus et à alerter sur les dangers de cette spéculation de la consommation sur l’environnement, à travers notamment l’écologie. Encore une fois, sur un territoire certes fertile mais aux contours finis et définis, l’appauvrissement des ressources est de l’ordre du possible. Tout comme l’anéantissement pur et simple de certaines ressources, faute d’en avoir raisonné le rendement d’extraction ou d’utilisation. Mais qu’en est-il de l’homme ? A la fois consommateur et force de travail, il est selon moi, paradoxalement, au centre d’un tout qui le dépasse et plus du tout  au centre de sa propre réalité. Si tout semble tourner autour de lui, il ne m’apparaît plus maître de ses choix, ni acteur de sa vie, dans un système où forcé d’y être, il devient le propre complice de sa perte. Pourquoi ? Parce que ma conviction est que l’homme libre n’est pas né pour consommer. Parce que l’homme libre a un temps qui lui appartient et qui se vit à une échelle humaine. Or, pour moi, il y a aujourd’hui une dangereuse inversion de pouvoir et d’influence entre le système économique et l’homme. La vitesse des changements et les rythmes imposés par l’entreprise, en réponse aux besoins « supputés » de la société, ne sont pas de nature à libérer l’homme mais au contraire à l’enfermer dans un cycle qui n’est pas le sien, un peu comme une fuite en avant. L’homme qui avait mis plusieurs siècles pour sortir de la caverne de Platon semble, comme cela lui était prédit, avoir décidé d’y retourner.

La spéculation de la qualité

Quoi de plus tyrannique que nos démarches qualité, comme autant de chatons pour sertir nos entreprises, les figer dans le temps de processus qui, poussés à leurs extrêmes, n’ont de conséquence que d’asservir la créativité et le dynamisme ? Qu’elles ne sont pas d’ailleurs les grandes entreprises qui aujourd’hui rêvent de redevenir ces PME agiles et terriblement … libres ? Ne le sont-elles d’ailleurs pas redevenues si l’on veut bien considérer que leur périmètre d’action n’est plus à l’échelle humaine ? Qui croit gouverner ce que ses yeux ne peuvent pas voir, ce que ses pieds n’ont jamais frôlé le sol, ce que sa culture prive d’appréhender complètement ? Je vous laisse méditer dessus… Je crois pour ma part que les grandes entreprises sont aujourd’hui des PME comme les autres, mais qui ne le disent pas. Si le pouvoir des grandes entreprises tend à s’isoler dans les sièges, les élans créatifs, les sursauts de dynamisme s’expriment ailleurs, là où l’homme est en situation de connivence, de communauté ; là où l’émulation collective est possible. Je pense à ces centres de créativité ou de recherche, ou tout simplement à ces services de grandes entreprises où les uns et les autres, ensemble, ont décidé de s’organiser, de créer et de partager ; comme autant de pans de liberté qui se recréent dans l’entreprise là où tout est désormais fait pour que plus rien ne dépasse. La qualité n’est pas mauvaise en soi, mais elle l’est devenue le jour où elle est entrée dans une logique de marché et plus seulement dans une intention humaine. Pour cela, l’ISO 26000 est une bonne chose, non seulement parce qu’elle repart de l’homme et de l’idée d’un développement profitable pour tous, mais elle se refuse à devenir une certification de plus, un label qualité marchand et objet de marché. Car l’homme est, par nature, un être imparfait, dont la plus grande et la meilleure expression qui soit se trouve dans la liberté qu’il peut être en mesure d’exprimer. Encore faut-il lui en donner les moyens.

La spéculation de l’homme

L’homme s’est regardé dans le miroir et a cru qu’il pourrait devenir autre. Il s’est vu capable de gérer le monde entier de sa simple fenêtre, sans être lui-même dans l’action. C’est de là qu’est née la spéculation boursière, cette illusion que tout est dans l’argent y compris le bonheur. Cette dangereuse connivence qui crée des liens entre ce qui ne devrait pas. Nous avons tous en mémoire les tristes retraités américains ruinés d’avoir eu leurs pensions placées en Bourse ou encore ces pauvres propriétaires endettés sommés de rembourser ce prêt consenti par des banques qui évoluaient dans des sphères qu’elles ne maîtrisaient pas. Sans parler de ces rachats de dettes sur lesquelles nous avons décidé de spéculer et dont nous découvrons chaque jour un peu plus les effets désastreux à l’échelle non plus de quelques ménages, de quelques entreprises, mais de pays entiers.

Ces exemples sont lourds de conséquences mais particulièrement symptomatiques d’une réalité qui a perdu le sens du réel. D’hommes et de femmes qui continuent de croire qu’il est sain de miser le fruit de son labeur sur les prévisions du temps qu’il fera demain. Qu’il est finalement normal de financer ce que l’on n’a jamais vu plutôt que de miser sur les entreprises et les acteurs qui font partie de l’écosystème dont on est soi-même partie prenante. Je ne peux d’ailleurs à ce sujet manquer de distinguer les entreprises du secteur coopératif et mutualiste qui, au moins au départ, ont marqué la différence avec un modèle économique qui part de l’humain et qui tend véritablement à le servir. On dit souvent qu’il faut partir loin pour revenir, je crois qu’en la matière il est plus que temps de revenir. Revenir à des modèles économiques, sans doute plus simples, mais que chacun est en capacité de comprendre. Revenir à des modèles économiques qui placent véritablement l’humain au cœur du système et lui rendent sa liberté. Car, dans nos systèmes, que devient la liberté de celui ou celle qui doit finalement travailler jusqu’à la mort ? De celui ou celle qui n’arrive pas à joindre les deux bouts, enchaîné(e) dès l’âge adulte dans l’économie de l’endettement et qui se transforme parfois et malheureusement en économie du surendettement ? A ce sujet, et puisqu’elle est devenue l’une des nouvelles tendances du nouveau marché dit « du durable », la finance durable a très probablement comme première responsabilité de vanter les mérites de l’épargne avant de penser aux nouveaux modèles de crédits et aux nouvelles modalités d’investissement. La gestion dite du bon père de famille (« bonus pater familias ») a des vertus qui ont fait leurs preuves bien avant que naisse la spéculation de l’homme.

Pour conclure, je dirai que l’économie n’est pas plus un système que le rêve abouti, poussé à ses limites parfois, de ce que l’homme a eu en tête. Derrière toute activité humaine, il n’y a qu’un seul coupable : l’homme et lui seul.

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un commentaire le “L’économie de la réalité”

  1. saint peron 23 décembre 2011 à 10:28 #

    Merci Emeline pour cette analyse très éclairante !
    Rémi

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